Corée du Sud: Moon Jae-in, du «printemps de Séoul» à la «révolution des bougies»

Le candidat du Parti démocrate sud-coréen (centre gauche), Moon Jae-in, a remporté l’élection présidentielle ce 9 mai avec 41,4% des voix. La victoire de cet ancien avocat des droits de l’homme, partisan d’un dialogue avec Pyongyang, met fin à dix années de règne conservateur. Du mouvement pro-démocratie des années 70-80 à la présidence de la République, retour sur le parcours du nouveau chef de l’Etat sud-coréen.

A 64 ans, l’histoire de Moon Jae-in est étroitement liée à celle de son pays. En pleine guerre de Corée, ses parents fuient le Nord en 1950 avec des milliers d’autres réfugiés et s’installent d’abord sur l’île de Geoje. Moon Jae-in y voit le jour en janvier 1953, avant que la famille ne bouge pour le grand port de Busan, dans le sud-est. Aîné d’une fratrie de cinq, il estime aujourd’hui que cette enfance dans la pauvreté lui a permis « de devenir indépendant, plus mature » et de réaliser que « l’argent n’est pas si important ».

De ce parcours familial, il garde également le rêve d’une réunification de la péninsule. Dans l’édition du Time de la semaine dernière, il raconte que sa mère « est la seule [de sa famille] à avoir fui vers le Sud ». « Elle a 90 ans. Sa petite sœur est toujours dans le Nord. Son dernier souhait serait de la revoir », explique ce catholique, marié et père de deux enfants. Ce cas d’une famille séparée par la frontière illustre, comme beaucoup d’autres, le traumatisme de la division coréenne.

Partisan du dialogue avec Pyongyang

« Le Nord et le Sud étaient un seul et même peuple partageant la même langue et la même culture depuis 5 000 ans, estime Moon Jae-in dans les pages de l’hebdomadaire américain. En définitive, nous devrions être réunis. » Ce désir de réconciliation se traduit chez le nouveau président par une volonté de privilégier le dialogue avec Pyongyang, malgré ce contexte de vives tensions avec le voisin du Nord.

Des tensions qu’il a d’ailleurs vécues au plus près en 1976, lors de « l’incident des peupliers » dans la zone démilitarisée séparant les deux pays. Le 18 août, deux militaires américains sont tués par des soldats nord-coréens alors qu’ils s’efforcent d’abattre un arbre bloquant la ligne de mire d’un poste d’observation de l’ONU. Moon Jae-in, qui effectue alors son service militaire dans la première brigade des forces spéciales, est chargé avec d’autres conscrits d’achever le travail des Américains en abattant le peuplier. « Si le Nord s’était décidé à intervenir, cela aurait pu provoquer la guerre », se souvient-il.

Quatre décennies plus tard, et alors que les crispations sont particulièrement fortes, le nouveau président va devoir habilement jongler entre les positions de Pyongyang, Pékin, Washington et son propre désir de relancer la politique de la main tendue. Car s’il n’est pas opposé aux sanctions visant le Nord, il considère que la négociation est la seule solution à la crise nucléaire, rappelle notre correspondant à Séoul, Frédéric Ojardias. Alors que l’administration américaine semble, elle, vouloir privilégier la force.

Se démarquer de Park Geun-hye

Le positionnement de Moon Jae-in est à l’opposé de celui de sa prédécesseur, la présidente destituée Park Geun-hye, avec qui il veut marquer une rupture claire. « Son élection va mettre fin de neuf ans d’une politique dure et ferme envers la Corée du Nord », précise Juliette Morillot, rédactrice en chef adjointe d’Asialyst. Cela devrait impliquer le retour d’un dialogue direct mais aussi de « renouer des liens économiques, s’éloigner de la diplomatie américaine, et reprendre une certaine indépendance. »

Mais il n’y a pas que sur le dossier nord-coréen que le président élu veut se différencier de Park Geun-hye. Empêtrée dans un vaste scandale, l’ex-chef de l’Etat sera prochainement jugée pour corruption et abus de pouvoir. Moon Jae-in jouit, lui, d’une image d’homme honnête, qui n’a jamais été éclaboussé par une affaire alors que la classe politique sud-coréenne est gangrénée par la corruption. Il a d’ailleurs promis de s’y attaquer et de réformer les « chaebols », ces conglomérats familiaux très influents en Corée du Sud.

Activiste pro-démocratie sous les dictatures

Il bénéficie à ce titre d’une certaine crédibilité, en raison notamment de son passé militant. La Corée du Sud d’après-guerre connaît une croissance économique rapide, mais vit d’abord sous le régime autoritaire de Syngman Rhee (1948-1960) puis sous la dictature de Park Chung-hee (1961-1979), le père de Park Geun-hye. Entré en 1972 à l’université Kyung-hee de Séoul, Moon Jae-in est arrêté et exclu de sa faculté pour avoir conduit une manifestation étudiante contre le dictateur en 1975. Libéré, il effectue son service militaire mais à son retour à la vie civile, s’engage contre le coup d’Etat du général Chun Doo-hwan, qui prend le pouvoir en 1979. Moon Jae-in est de nouveau emprisonné en 1980, lors du « printemps de Séoul ».

Il passe l’examen du barreau et monte, deux ans plus tard, un cabinet d’avocats à Busan, spécialisé dans la défense des droits de l’homme et les questions de droits civils. Et plus particulièrement ceux des travailleurs. Co-fondateur du cabinet, son ami et associé de l’époque, Roh Moon-huyn, se lance en politique à la fin des années 80, alors que le pays est en pleine transition démocratique. Ce dernier est élu député puis, en 2003, président. Il demande alors à Moon Jae-in de le rejoindre à la Maison Bleue – le siège de la présidence – comme conseiller puis comme directeur de cabinet et secrétaire aux affaires civiles. Moon Jae-in fait ainsi ses premiers pas en politique.

Leader de l’opposition

Cinq ans plus tard, il quitte les couloirs du pouvoir avec la victoire du conservateur Lee Muyng-bak. C’est en 2012 qu’il revient sur la scène politique avec un mandat de député, avant de concourir contre Park Geun-hye à l’élection présidentielle. Cette dernière le bat de peu, « élue par une vieille génération qui soutenait son père nostalgique d’un pouvoir plutôt dur » analyse Juliette Morillot, et Moon Jae-in devient de fait le leader de l’opposition. Quand, fin 2016, le « scandale Choi Soon-sil » éclabousse la présidente, l’opposant et son parti s’impliquent dans les manifestations massives réclamant sa destitution.

Cette « révolution des bougies » menée par la jeunesse coréenne, « a donc porté au pouvoir l’ancienne opposition de centre-gauche », pour « manifester son mécontentement », explique Juliette Morillot, spécialiste des deux Corées. Après dix ans de pouvoir conservateur, la victoire de Moon Jae-in incarne une volonté de changement. Mais entre la corruption des élites, les tensions avec Pyongyang, l’augmentation du chômage et le coût de la vie, les défis que doit relever celui qui se pose en homme du renouveau, souvent décrit comme un pragmatique, sont colossaux.

Source RFI

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