La bataille du numérique en Haïti : nous partons, hélas, perdants

‘‘L’écrit sur support électronique a la même force probante que l’écrit sur support papier.’’ Décret du 9 décembre 2015.

 

 

Promoteur acharné dans ma sphère d’activité du numérique, depuis plus de dix ans, je suis forcé de constater que la campagne sera longue. Nous avons perdu bien des batailles, perdronsnous la guerre ?

La réponse est oui, si nous ne prenons pas le temps d’analyser les raisons des échecs et ne trouvons pas les moyens d’enjamber les obstacles culturels et administratifs qui ont la vie dure en Haïti. Le numérique et le web 2.0 charrient sans discours mais par ses méthodes une révolution culturelle sans allocution apparente. Une révolution des moeurs, une remise en question des pratiques dictatoriales et autoritaires, une participation de tout un chacun de l’élève du primaire qui ose remettre en question son professeur haut placé sur sa chaire.

Mais nous ne sommes pas les seuls à questionner cet outil dynamique. Andrew Kenn, directeur du Silicon Valley Salon FurureCast, faisait paraître un livre interrogateur en 2015, The internet is NOT the answer, où il montrait que tout est loin d’être rose dans le numérique, l’électronique et/ ou l’internet. Si de la Silicon Valley des gens questionnent la modernité et la technologique, pourquoi ne pas le faire ici, pour surmonter les obstacles archaïques qui bloquent systématiquement le progrès en Haïti ? Nous ne retiendrons que trois obstacles pour notre illustration. Le malheur, c’est qu’ils se chevauchent, s’entremêlent, se croisent et se confondent dans une société haïtienne qui n’arrive pas à comprendre que nous sommes au XXIe siècle.

Ces trois obstacles ont pour nom: rétention de l’information et de la connaissance; confusion entre le contenu et le contenant ou encore entre la modernité et la modernisation, tant matériellement que philosophiquement ; et enfin le paradigme de la révolution du web 2.0 qui bouleverse notre mode d’apprendre, de communiquer et de s’informer dans cette société du savoir et de l’information qui se dessinent.

Premier obstacle : la rétention du savoir

L’information est le pouvoir, dit-on. Mais en Haïti, pas besoin d’être grand clerc pour constater que rechercher une information dans le privé comme dans le public est pire que monter un mât suifé. Nous vivons sans chercher à nous informer, sans chercher à vérifier l’information, sans besoin d’aller aux sources. La Constitution de 1987, dans son article 40, proclame : « Obligation est faite à l’État de donner publicité par voie de presse parlée, écrite et télévisée, en langues créole et française aux lois, arrêtés, décrets, accords internationaux, traités, conventions, à tout ce qui touche la vie nationale, exception faite pour les informations relevant de la sécurité nationale. » Aller dans une institution étatique, même ceux dont la mission première est de fournir l’information, on vous répondra que c’est une question qui relève de la sécurité étatique et qu’il faut voir avec le (chef). Et c’est là que le premier obstacle croise le fer avec le web 2.0 qui est une société de collaboration, de communication et diffusion gratuite de l’information. Cette révolution décapite littéralement les CHEFS. Nous verrons plus bas les implications du web 2.0. Poursuivons notre argumentation sur notre incapacité de faire de la recherche de l’information un outil de développement. En félicitant ici les organisateurs de la table ronde HAÏTI NUMÉRIQUE 2030 du jeudi 28 juillet à Oasis, nous voulons aussi les interroger, ou faire un constat. Comment, des gens les plus au fait du numérique en Haïti, ne pratiquent pas la veille stratégique et dans notre cas plus précisément la veille informationnelle de façon systématique. Lors de la table ronde, on se réjouissait de la présence du député Jerry Tardieu qui allait porter au Parlement le projet de loi sur la signature électronique et la gouvernance électronique.

Problème : le gouvernement sortant a déjà fait publier dans le Moniteur du 29 janvier 2016 le décret sur la signature électronique du 9 décembre 2015 de même que celui sur la gouvernance électronique du 6 janvier 2016. Le député Tardieu, alors nous sommes d’accord, devra étudier la pertinence de faire des lois d’applications ou si la chose était nécessaire des amendements. Mais le décret existe, et personne ne semble être au courant. C’est le fruit de la rétention de l’information, un de nos sports préférés. Il nous faut divorcer d‘avec cette pratique pour commencer à penser à l’article 3 g du décret sur la gouvernance électronique, qui se lit ainsi « Les objectifs du présent décret sont de : g) Contribuer au développement de la société du savoir dans le cadre de l’administration publique et dans celui de la société en général. »

Soulignons par une autre annonce (révolutionnaire) de la table ronde la possibilité d’étudier en ligne pour 2030. Pour reprendre la publicité de Tonton Bicha, en la modifiant quelque peu. Yo di Ayiti ap gen kanpis nimerik an 2030, men se depi lontan gen Kanpis nimerik an Ayiti. En effet, depuis l’an 2000 plus de 22 000 étudiants se sont inscrits dans des universités des pays francophones grâce à la plateforme de l’Agence Universitaire de la Francophonie.

Parmi eux, des centaines d’étudiants haïtiens ont obtenu des diplômes de licence et de master dans différentes universités de France, du Canada et même de quelques pays d’Afrique. Personnellement j’ai pu obtenir un master en TICE de l’université Louis Pasteur (Strasbourg I) en 2002 sans jamais mettre les pieds dans cette ville. La formation se déroulait en ligne sur la plateforme ACOLAD créée par cette université. J’ai reçu mon diplôme à Port-au-Prince par l’intermédiaire de l’AUF.

Je n’ai pourtant pas encore eu la chance de connaître Strasbourg. Comment les organisateurs semblent n’être pas au courant de ces nombreuses offres de l’AUF ? C’est encore là une résultante du déni de s’informer, de la rétention de l’information et surtout et là le bât blesse, l’absence de politique de veille technologique et informationnelle par des gens qui prônent les TIC. Le numérique est trop important pour être laissé aux mains des informaticiens. C’est un processus global, c’est un projet de société, un moteur de changement qui transforme les mentalités, les moeurs et les coutumes. Sommes-nous prêts à prendre le train ?

Patrick Tardieu spécialiste en TICE

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