La minute antique #14 : Beyoncé, Jay Z et le « kalos kagathos »

Clip de Jay-Z et Beyoncé tourné dans les locaux du Louvre.

Quand le monde contemporain résonne avec les temps anciens : cette semaine, le fameux clip « Apeshit », tourné au Louvre, par les Zeus et Héra de la pop-culture.

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Certes, le clip « Apeshit » (« pétage de plombs » en argot) tourné au Louvre par le couple star est bourré de références afro-féministes. Il y a la récurrence (et même le mimétisme, par Beyoncé elle-même) du tableau Portrait d’une femme noire de Marie-Guillemine Benoist ; on y voit les amants blancs de Les ombres de Francesca da Rimini et de Paolo Malatesta apparaissent à Dante et à Virgile, d’Ary Scheffer, remplacés par un couple noir s’enlaçant dans une chambre d’hôtel… Tout cela a été amplement commenté. Au détriment d’autre chose : en choisissant le temple de la culture européenne, par ailleurs le plus instagrammé au monde, Jay Z et Beyoncé embrassent beaucoup plus large. Et s’offrent, d’abord, un selfie de dingues, planétairement liké, avec la Victoire de Samothrace ou la Vénus de Milo. Soit deux icônes absolues de la culture antique.

Jay-Z et Beyoncé devant la « Joconde »© diora diora

 

Et c’est un signe à interpréter.

Tout se passe en effet, avec ce clip, comme si les dieux du hip-hop avaient décidé de renouer, d’instinct, avec une des notions phares de l’Antiquité grecque : celle du « kalos kagathos »(καλὸς κἀγαθός). Une notion empruntée à Homère, traduisible, mot à mot, par «  beau et bon  » (καλὸς καὶ ἀγαθός) et qui qualifie l’aspiration d’un être humain à exceller autant par la plastique que par l’esprit. Les spartiates, nous dit Xénophon, en avaient fait un titre militaire pour soldats méritants. Aristote, lui, la désigne comme un chemin philosophique dans l’ Éthique à Eudème (VIII, 3) :

« (Le kalos kagathos) possède ceux des biens qui sont beaux par eux-mêmes (et il est) habitué à faire de belles actions pour leur beauté même. »

Jay Z et Beyoncé sont-ils dans l’hybris ?

Le rapport avec Beyoncé et Jay Z ? Le voici : dans l’Athènes du Ve siècle, cet idéal de perfection a été popularisé par les athlètes, mais aussi par les sophistes, ces professeurs d’éloquence et de succès, surpayés, et qui en avaient fait un argument de vente auprès de leurs élèves en quête de prestige social. La « kalokagathia », notion aristocratique, s’incarnait aussi chez le beau et brillant Alcibiade, disciple de Socrate, volontiers remuant, briseur de tabous, ce qui montre qu’avec le « kalos kagathos » on n’est jamais loin de ce que les Grecs anciens appelaient « l’hybris » (ὕϐρις), cette forme d’orgueil, de démesure qui conduit celui qui y cède à aller trop loin, à « going apeshit », pour parler comme Beyoncé.

Jay Z et Beyoncé sont-ils dans l’hybris ? Pas loin, sans doute. Mais pour l’instant, ils sont encore dans la « kalokagathia ». En choisissant de poser, non pas parmi des voitures pimpées, des montagnes de glocks ou des liasses de billets verts, mais au milieu d’œuvres antiques qui, pour l’éternité, expriment l’idée du beau, les Zeus et Héra de la pop culture affirment leur rêve de supériorité morale sur la médiocrité bling du star-system. «  Take a top shift  » : «  On monte d’un cran.  » Alcibiade n’aurait pas dit mieux.

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