L’EX GENDARME ABGRALL ET LES RÉBUS DE FRANCIS HEAULME

Il l’appelle « Francis » et se reprend : « Pardon, Francis Heaulme ». Le voilà donc enfin à la barre celui auquel on doit d’avoir arrêté Francis Heaulme et découvert que cet homme, mis en cause à l’époque dans le meurtre d’une femme qui bronzait sur une plage du Finistère, était aussi l’auteur de plusieurs crimes commis au fil de ses pérégrinations en France entre 1984 et 1992.

Cette année-là, le maréchal des logis chef Abgrall rencontrait pour la première fois Francis Heaulme. « Je lui ai fait remarquer que nous avions seulement quelques jours de différence, il m’a demandé s’il pouvait me tutoyer, je lui ai répondu oui. Il m’a dit : “Qu’est-ce que tu veux savoir ?” »

La suite, le gendarme Abgrall l’a racontée des centaines de fois. Son aventure est devenue un livre, Dans la tête du tueur (Albin Michel), dont a été tiré un film, elle a surtout constitué l’élément clé de la révision du procès de Patrick Dils qui s’est conclue en 2002 par l’acquittement définitif de ce jeune homme condamné 15 ans plus tôt à la réclusion criminelle à perpétuité. Au cours de l’un de leurs entretiens, en 1997, Francis Heaulme avait en effet évoqué devant le gendarme une histoire – un « pépin » disait-il – « dans l’Est de la France. »

« Un jour, je passe dans une rue. À droite, il y a un talus, une voie de chemin de fer, après il y a un tunnel, des enfants me jettent des pierres, je reviens pour les corriger. Je vois les deux corps près des wagons, non loin des poubelles et d’un pont. Ils sont morts, il y a des pompiers et des policiers.  »

Le gendarme Abgrall qui dirige alors la cellule d’enquête consacrée au « routard du crime », consigne ces propos parmi les autres confidences qu’il a reçues et tente de les mettre en relation avec d’éventuelles affaires non élucidées. Mais le double meurtre des enfants de Montigny-les-Metz ne figure plus dans les archives policières et gendarmesques. Affaire classée, Patrick Dils, a été arrêté, jugé et condamné dans cette affaire et il dort depuis longtemps en prison. Ce n’est que trois ans plus tard, à la requête de la défense de Patrick Dils, qui venait d’apprendre la présence de Francis Heaulme à Montigny-les-Metz à l’époque des faits – il travaillait alors comme manœuvre dans une entreprise du coin et vivait chez sa grand-mère – que les étranges confidences recueillies par le gendarme prennent toute leur importance.

Jean-François Abgrall, qui a appris à déchiffrer le Heaulme – une succession de rébus, qui mêlent des éléments entre plusieurs affaires, désignent des auteurs sous des noms d’emprunt, voire les autres prénoms de Francis Heaulme lui-même, mais laissent passer des pépites de précisions – est convaincu que l’homme ne dit rien au hasard.  « Francis Heaulme mélange mais n’invente rien, explique-t-il. Le plus souvent, il décrit la scène de crime comme s’il était à l’extérieur. Il évoque un il  ou un autrepour parler des actes. Mais quand on lui demande de dessiner les lieux, l’autre disparaît. »

Huit meurtres, sur les neuf pour lesquels il a été condamné, vont être ainsi élucidés, en Moselle, dans les Ardennes, la Marne, le Var, le Pas-de-Calais, le Finistère. « Et encore, on a pris un tamis large », dit le gendarme convaincu que la justice a laissé échapper au moins deux autres meurtres.

Pour Jean-François Abgrall, c’est une certitude, l’affaire de Montigny-les-Metz « porte la signature » de Francis Heaulme. Le « déchaînement de violence » sans mobile apparent avec lequel les deux enfants ont été tués, la scène de crime laissée « à l’état brut » sans tentative de dissimulation ou de maquillage, le fait que l’un des deux garçons ait été retrouvé le pantalon baissé sur les fesses, mais l’absence d’agression sexuelle – Francis Heaulme est atteint d’une malformation chromosomique, le syndrome de Klinefelter qui l’empêche d’avoir des relations sexuelles – et son hospitalisation, le lendemain des faits dans un état agité. Le gendarme a en effet remarqué qu’après la plupart des meurtres dont il a été reconnu coupable, Francis Heaulme se faisait hospitaliser. « Des hospitalisations refuge, qui lui permettent de disparaître », observe Jean-François Abgrall.

Tout cela constitue en effet un faisceau de présomptions solides. Mais sont-elles suffisantes ? Car le problème de ce procès décidément étrange, c’est que chacun semble vouloir y chercher un coupable différent. L’opinion du président et celle de l’accusation penchent nettement en faveur de la culpabilité de l’accusé qui est dans le box. Les parties civiles sont divisées entre elles et même à l’intérieur des familles. Certaines doutent et attendent de l’audience qu’elle leur apporte des certitudes contre Francis Heaulme. d’autres sont restées figées dans les certitudes judiciaires d’hier qui, pendant quinze ans, ont désigné Patrick Dils. Une autre encore suspecte un troisième homme, Henri Leclaire – sa mise en cause est à l’origine du renvoi de ce procès en 2013 et de l’ouverture d’un supplément d’information qui s’est conclu par un non-lieu en sa faveur. Quant à la défense, elle souffle avec constance sur les plaies ouvertes par tant d’errements judiciaires, comme elle l’a montré lors de la déposition de Patrick Dils, cité comme témoin devant la cour d’assises et encore la semaine dernière avec l’audition de l’inspecteur de police Bernard Varlet qui avait recueilli les aveux du jeune homme.

Les questions posées au témoin Abgrall ont donc contribué à faire pâlir le moment de clarté qu’avait été sa déposition, les uns l’accusant de s’être acharné à interpréter les propos de Francis Heaulme – la défense retrouvant pour l’occasion le principe de la présomption d’innocence qu’elle avait semblé oublier  – les autres lui reprochant de ne pas s’être suffisamment intéressé à son évocation d’Henri Leclaire.

Quant à Francis Heaulme lui-même, confronté à la barre à l’ancien gendarme, il a renouvelé partiellement ses déclarations : il reconnaît lui avoir dit qu’il a reçu des pierres des enfants mais nie désormais être revenu sur les lieux et les avoir vus morts. « Montigny, c’est pas moi. j’ai pas fait de mal aux enfants », n’a t-il cessé de répéter, comme il l’avait déjà fait dans la matinée, en réponse à un long interrogatoire du président. La seule chose qu’il concède, en haussant les épaules, c’est : « Tout le monde m’en veut. D’ailleurs, chaque fois que je passe quelque part, y’a un meurtre. »

Pascale Robert-Diard

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