SABDIYO DIDO BASHUNA : “MON CONSEIL AUX FEMMES : LANCEZ-VOUS !”

Au CTA, le rôle de Sabdiyo Dido Bashuna est de faciliter la bonne compréhension des opportunités commerciales dans le secteur de l’agriculture. © CTA

Conseillère technique senior “Chaînes de valeur et agribusiness” au CTA, Sabdiyo Dido Bashuna explique comment les femmes bénéficient de nouvelles opportunités dans le secteur de l’agriculture et décrit les obstacles qui subsistent.

Quelles sont les principales difficultés que rencontrent les femmes qui travaillent dans le secteur agricole ?   

Les difficultés qu’elles rencontrent dépendent du niveau auquel elles travaillent dans le secteur de l’agriculture. La recherche montre qu’elles assurent jusqu’à 80 % du travail dans ce secteur. Pour les productrices en bout de chaîne, le défi est de parvenir à concilier leurs différentes responsabilités. Dans la plupart des zones rurales, les femmes s’occupent de la quasi-totalité des tâches ménagères alors qu’elles travaillent également la terre. Comme elles sont confinées à la maison et que le temps leur manque, elles ne sortent pas et ne peuvent donc pas développer de nouvelles compétences, interagir avec d’autres personnes ou acquérir de l’expérience. Ainsi, de nombreuses productrices n’ont pas la possibilité de se rendre sur les marchés pour en comprendre le fonctionnement et découvrir les nouveaux produits et services qui y sont proposés. Ce manque d’“exposition” aux réalités du monde agricole est un véritable problème, car il limite leurs connaissances et leur capacité à se doter des moyens nécessaires pour assurer leur développement personnel, ce qui est pourtant essentiel pour pouvoir travailler plus efficacement.

Un autre problème est bien sûr le fait que les femmes ne sont habituellement pas propriétaires des moyens de production. Les terres appartiennent généralement au chef de famille – toujours un homme – et les femmes ne sont le plus souvent que des “productrices passives”. Même si elles labourent et sèment, désherbent ou assurent les récoltes, elles n’ont aucun pouvoir de décision sur les terres. Elles ne peuvent donc pas influencer l’affectation des terres et le choix des cultures. Tels sont quelques-uns des problèmes que rencontrent les productrices agricoles.

Sur le plan commercial, il est clair que les femmes qui se lancent dans les affaires ont déjà réussi à surmonter l’obstacle du confinement au foyer. Elles ont donc atteint le niveau d’éducation ou d’exposition nécessaire pour se lancer dans l’agrobusiness. La majorité des agro-entreprises gérées par des femmes sont des entreprises de petite taille. Des capitaux sont en effet nécessaires pour développer à plus grande échelle une activité commerciale. Or, la plupart des femmes ne peuvent emprunter de l’argent car elles n’ont pas les moyens de fournir de garantie et les établissements financiers jugent leur petite agro-entreprise très risquée. Nombre de ces petites entreprises ne tardent donc pas à disparaître. Il arrive toutefois que des femmes soient à la tête d’assez grandes entreprises agricoles, par exemple dans l’export horticole, la transformation laitière ou l’agrégation de céréales. Les obstacles que rencontrent les femmes sont ici d’une autre nature : elles sont confrontées à la perception sociale qui dicte ce qu’elles doivent ou ne doivent pas faire lorsqu’elles sortent de la sphère domestique. Les femmes chefs d’entreprise ont donc parfois beaucoup de mal à trouver leur place au sein de réseaux de marchés qui peuvent pourtant leur apprendre où et comment commercialiser leurs produits. Elles sont ainsi désavantagées par rapport à leurs concurrents masculins.

Comment le CTA s’emploie-t-il à relever ces défis et à aider davantage de femmes à accroître leurs revenus ? 

Je travaille depuis relativement peu de temps au CTA mais, au vu des dossiers sur lesquels j’interviens, je peux vous affirmer que le Centre apporte son soutien aux entreprises et exploitations agricoles gérées et dirigées par des femmes. Nous sommes d’ailleurs en train de lancer un programme continental baptisé VALUE4HER qui aide les femmes à augmenter leurs revenus dans le secteur agricole. Nous identifions ainsi des femmes à la tête de sociétés d’exportation ou d’entreprises de transformation ou d’agrégation et nous les aidons à avoir accès à des marchés à plus grande valeur ajoutée et aux capitaux dont elles ont besoin. Nous aidons aussi ces dirigeantes d’entreprises agroalimentaires à se reconnecter aux sources d’approvisionnement et aux premiers maillons de la chaîne d’approvisionnement, ainsi qu’à acquérir le savoir, les compétences et la confiance nécessaires pour fonctionner efficacement sur de tels marchés. Ce soutien leur permet ainsi de nouer davantage de liens avec les agricultrices et les petites agro-entreprises qui les approvisionnent, afin que toutes puissent se développer ensemble. Nous leur offrons ce soutien car la recherche a clairement montré que les femmes peuvent tirer un maximum d’enseignements de leurs contacts avec d’autres femmes qui ont pu développer avec succès le même type d’entreprise.

Nous recensons actuellement toutes les femmes entrepreneures qui participeront au programme et nous les présenterons les unes aux autres, pour qu’elles fassent connaissance. Nous les aiderons aussi à mieux pénétrer le marché et à attirer des entreprises internationales souhaitant s’associer avec elles. Nous nous employons bien sûr aussi à développer leurs compétences et leur connaissance du marché tout en leur faisant découvrir de nouveaux débouchés. Nous planifions actuellement deux événements majeurs. Le premier sera organisé en mars 2018 à Dakar, au Sénégal. Le second – un atelier de présentation – aura lieu en juin 2018, dans le cadre des Journées européennes du développement.

Dans le secteur de l’agrobusiness, admirez-vous particulièrement certaines femmes chefs d’entreprise qui sont pour vous des modèles à suivre ?

Par où commencer ? Le Dr Agnes Apea est une source d’inspiration pour ses pairs. Cette femme ne s’est pas lancée dans l’agriculture par désespoir, comme la plupart des femmes, mais par amour pour ses semblables, qu’elle voulait vraiment aider. Agnes Apea est originaire d’une zone en situation de post-conflit dans le nord de l’Ouganda et a pris conscience de toutes les occasions manquées pour ces femmes qui ont dû ou doivent se battre pour subvenir aux besoins de leur famille. Agnes a lancé son entreprise, Mama Rice, pour aider les femmes à produire du riz et accéder à de nouveaux marchés dans une région traditionnellement non rizicole. Elle a développé ses activités et Mama Rice est ainsi devenue une entreprise de transformation de premier plan qui s’approvisionne auprès de quelque 5 000 productrices de riz. Voilà une belle success story. Notre objectif est de développer les compétences entrepreneuriales des femmes afin qu’elles puissent aider d’autres femmes de ce secteur. Les petites entreprises agroalimentaires dirigées par des femmes ont besoin d’être emmenées par une “locomotive” qui regroupe leur production et les aide à avoir accès à des marchés rentables. Dans le cas contraire, ces entreprises resteront tout simplement fragmentées, et de trop petite taille. Une coopérative comme Mama Rice permet de donner à ces femmes les moyens d’augmenter systématiquement la qualité et la valeur de leurs produits, et d’améliorer ainsi leurs moyens d’existence.

Un autre exemple de modèle à suivre est celui de Rose Muruku, une agrégatrice de céréales au Kenya. Elle occupait un poste à haute responsabilité et très bien payé jusqu’au jour où elle a pris conscience qu’elle devait plutôt aider ses semblables. Elle a donc quitté cet emploi et créé “Smart Logistics Solution Limited”. Cette entreprise s’approvisionne aujourd’hui dans toute l’Afrique de l’Est sans pouvoir toutefois répondre à la demande des consommateurs. Il y a donc pas mal d’exemples de réussites. Je terminerai par Eleni Gabre-Madhin, en Éthiopie, qui vient de lancer un incubateur d’entreprises agroalimentaires, blueMoon, et qui a été interviewée par Spore. Ce sont là des exemples intéressants qui montrent comment les femmes se lancent peu à peu dans l’agrobusiness et changent la donne pour d’autres femmes, y compris des jeunes filles.

Quels conseils donneriez-vous à celles qui souhaitent développer leurs activités agricoles et créer des entreprises agroalimentaires rentables ? 

Je leur dirais de se lancer et d’essayer. Personne ne leur donnera la liberté de le faire, c’est donc à elles de s’imposer. Je pense qu’il faut s’attaquer tous les jours aux limites et aux obstacles sociaux auxquels se heurtent les femmes. Je suis convaincue qu’il faut donner une plus grande place aux femmes dans le secteur de l’agriculture. Je m’y emploie tous les jours et les autres femmes doivent faire de même. Dès lors, si vous souhaitez vous lancer et créer une entreprise, si c’est vraiment cela que vous voulez, allez-y, lancez-vous ! Les femmes peuvent bénéficier ici d’un petit coup de pouce, soit de la part d’organisations comme le CTA, soit de réseaux de femmes entrepreneures qui ont déjà franchi le pas avec succès, comme Agnes, Rose et Eleni. Certes, elles sont très occupées, mais, si elles trouvent un peu de temps, elles seront heureuses d’aider des femmes à sortir du lot et à se hisser à leur niveau.

Le contexte est aujourd’hui bien plus favorable qu’il y a deux ou trois ans. Dans un certain nombre de pays en développement, surtout en Afrique, on reconnaît de plus en plus la nécessité de promouvoir l’entrepreneuriat des femmes. On observe ainsi un intérêt croissant pour le soutien aux femmes entrepreneures, mais c’est avant tout aux femmes de saisir cette chance et de l’exploiter. L’initiative doit venir des deux côtés.

La situation des femmes s’est-elle améliorée depuis que vous travaillez dans ce secteur ? Si oui, comment ? Que faut-il faire encore en plus ? 

Oui, la situation s’est réellement améliorée. Les gens se rendent compte de plus en plus que les femmes doivent être plus nombreuses aux postes de direction et de gestion. Ce n’est bien sûr pas encore le cas dans la réalité, mais au moins la réflexion est lancée et de plus en plus de gens y sont sensibilisés. Il y a quelques années, les femmes ne géraient que de petites entreprises agroalimentaires, alors qu’aujourd’hui elles sont à la tête de grandes entreprises qui approvisionnent les marchés internationaux. Elles exportent, jouent le rôle d’agrégateurs et sont aussi actives dans le secteur de la transformation agroalimentaire. Il s’agit là de développements très récents.

On observe aussi une multiplication des services, en particulier les services financiers, axés sur les femmes. Aujourd’hui, des organisations ont reconnu la nécessité d’offrir aux femmes un financement flexible. Les entreprises internationales sont par ailleurs plus nombreuses à vouloir coopérer avec des femmes, car elles constatent que ces dernières sont plus résilientes et plus fiables que les hommes. En ce qui concerne l’agriculture sous contrat, par exemple, l’expérience montre que les femmes respectent davantage leurs obligations contractuelles et, dans le contexte de la gestion d’entreprise, on reconnaît que la diversité d’opinions – celles des hommes et des femmes – est utile pour faire bouger et progresser les choses. Cependant, les efforts pour favoriser les opportunités en faveur des femmes mettent du temps à se concrétiser. Ce qu’il faut, selon moi, c’est remédier aux préjugés subconscients des décideurs dans le secteur de l’agriculture, et c’est là un défi de taille.

Pensez-vous que les TIC et d’autres technologies peuvent renforcer l’autonomisation des femmes ? 

Oui, certainement. Les technologies gomment les inégalités. Si les femmes y ont accès, nous serons tous égaux. Je pense que nous devons vraiment promouvoir l’accès des femmes aux TIC, à la téléphonie mobile et à d’autres technologies. Elles permettent d’améliorer l’accès des femmes à l’information et c’est là un aspect essentiel que nous devons continuer à promouvoir. Malheureusement, le niveau d’alphabétisation des femmes est relativement bas, donc leur capacité à naviguer dans ce flot d’informations à l’aide des TIC est limitée. Mais lorsqu’elles ont accès aux informations, sur les prix du marché ou les prévisions météorologiques par exemple, elles voient leur niveau de vie augmenter significativement. Grâce aux technologies, ce type d’information est aujourd’hui de plus en plus accessible sous différentes formes, y compris par messages vocaux.

Ainsi, il est possible de limiter le risque que les rémunérations des petites productrices agricoles soient perçues par d’autres personnes en effectuant les paiements directement sur leur téléphone portable. Un des graves problèmes que rencontrent les femmes est le fait que les revenus de leurs activités sont utilisés à des fins sur lesquelles elles n’ont aucun contrôle. Si elles peuvent contrôler seules leurs revenus, via leur téléphone portable, elles peuvent les affecter prioritairement à la sécurité alimentaire du ménage, ainsi qu’à l’éducation, aux vêtements et à l’alimentation de leurs enfants.

Le CTA encourage l’utilisation des TIC de diverses façons et dans tous ses projets. Par exemple, dans le cadre d’un des projets dont j’assure la gestion, nous utilisons le téléphone pour aider les agriculteurs à accéder aux informations météorologiques, à prendre des décisions éclairées et à décider des mesures à prendre dans le cas d’une sécheresse annoncée. Une fois en possession de ce genre d’information, ils peuvent décider s’ils vont souscrire une assurance ou plutôt vendre leur production, en évaluant aussi les quantités à stocker pour la prochaine saison sèche. Ces informations les aident à mieux gérer leur production et leurs activités agricoles. Bien sûr, il faut que les femmes aient accès à un téléphone. Elles sont de plus nombreuses à en posséder un. C’est, selon moi, une révolution qui, si elle est correctement gérée, peut considérablement contribuer à l’égalité entre les hommes et les femmes.

Stephanie Lynch

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